La création sonore en atelier est un outil puissant pour donner la parole, explorer un territoire et créer du lien. Accessible avec peu de moyens mais riche en possibilités, elle permet à des participant·es, jeunes et moins jeunes, de raconter leur environnement autrement, grâce à l’écoute et l’imaginaire.
À l’été 2023, un projet menée au Lab de Pantin par La Porte à Côté, l’association qui porte La Houle Studio, a donné lieu à la création d’une cartographie sonore sensible de la ville par celles et ceux qui l’habitent. Porté par Violette Voldoire, Pierre-Louis Colin et Arthur Faraldi, ce projet a duré trois semaines, dans les murs du Lab de Pantin, structure qui accueille des jeunes ado et adultes.
Voici comment mettre en place un atelier de création sonore, à partir de cette expérience concrète, avec des conseils pratiques, des méthodes et des idées.
Pourquoi organiser un atelier de création sonore ?
La création sonore n’est pas seulement une activité artistique. C’est aussi un outil pédagogique, social et politique, que nous pratiquons dans l’esprit de l’éducation populaire.
Elle permet notamment de :
- Développer l’écoute active et la sensibilité aux espaces sonores
- Favoriser l’expression personnelle et collective
- Créer du lien entre les participant·es et leur territoire
- Donner de la voix à des récits souvent peu entendus
- Travailler des compétences techniques (prise de son, montage, narration)
Dans des contextes sensibles ou après des événements marquants — comme ce fut le cas à Pantin après les révoltes liées à la mort de Nahel — ces ateliers peuvent aussi devenir des espaces d’échange essentiels pour adresser des sujets difficiles : violences et harcèlement policier, injustices sociales, racisme et discrimination dont font l’objet les habitant·es des quartiers populaires.
Les ateliers d’éducation aux médias, en particuliers axés autour de la création ne sont pas des ateliers de “formation”, dans lesquels vous allez imposer un cadre coercitif et scolaire. Au contraire, il faut les envisager comme des espaces de transmission, d’apprentissage, et de plaisir à créer ensemble.
- Prenez le temps : la création sonore nécessite plusieurs étapes
- Adaptez-vous au groupe : ne soyez pas stakhanoviste et revoyez vos ambitions
- Valorisez les jeunes autant que le résultat
- Encouragez la créativité plutôt que la performance, où la compétition
- Pensez au format dès le début
L’expérience du Lab de Pantin : une immersion sonore collective
À l’été 2023, un mini studio a été installé au Lab de Pantin, une structure qui accueille des jeunes autour d’activités culturelles et éducatives. Dans une pièce au calme, mais ouverte sur l’espace d’accueil pour être vu·es par les jeunes qui allaient et venaient dans le centre. Un moyen de susciter leur curiosité et de les amener à participer aux ateliers, aussi.
Pendant plusieurs semaines, différents ateliers ont été organisés pour ouvrir des espaces de discussion et de création autour de thématiques qui ont émergées des échanges : la besoin de sécurité, et d’avoir un toit, l’importance des relations sociales et amicales, le sentiment d’appartenance, le tiraillement entre partir et rester à Pantin. Parmis les ateliers proposés :
- Des ateliers de micro-trottoirs sonores
- Des ateliers discussion avec le mini studio
- Des ateliers d’inventaires sonores de la ville
- Des ateliers “balades sonores” en forme de visites guidées de leur quartier
L’accompagnement des intervenant·es n’a pas fermé, ou imposé de sujets précis, pour laisser émerger leurs paroles. Nous ne leur avons posé qu’une question un peu directive peut-être : “fermez les yeux, et faites-nous entendre Pantin”.
À travers leurs récits, une image inattendue a émergé. Pantin n’était pas dépeinte comme une ville dense et urbaine, mais comme un village. Un village avec plus de voitures, plus de bruit, mais aussi une forme de proximité humaine qu’on n’imagine pas ailleurs que dans une urbanité de béton et de métal.
Pourtant, il s’agissait bien d’un village pour elles et eux, et de cette perception a découlé la création d’une carte sonore sensible du territoire.
Les étapes clés pour créer un atelier de création sonore
1. Définir un cadre et une intention
Avant de commencer, et après avoir rencontré les participant·es une première fois, il est essentiel de poser un cadre clair :
- Quel est l’objectif de l’atelier ? (artistique, pédagogique, documentaire…)
- Qui sont les participant·es ?
- Quelle durée pour chaque atelier du projet ?
- Quel rendu final est envisagé ? (podcast, installation sonore, carte interactive…)
À Pantin, l’intention était double : permettre l’expression des jeunes et documenter leur rapport au territoire. Nous n’avions donc pas nécessairement besoin de faire des enregistrements d’émissions dans les conditions du direct, mais nous pouvions collecter de la matière sonore au fil de l’eau.
2. Installer un espace de confiance
La création sonore repose sur la parole et l’écoute. Il est donc crucial de créer un climat bienveillant, et de garantir ce cadre pour tous·tes pendant les ateliers.
Quelques bonnes pratiques :
- Favoriser les temps d’échange avant de passer à la technique
- Valoriser toutes les prises de parole, et ne pas laisser passer de moqueries
- Ne pas imposer une vision ou un récit
- Encourager l’expérimentation
- Poser des limites à ceux qui accaparent le micro
C’est dans cet espace que les participant·es peuvent se sentir légitimes à raconter leur vécu. Il est important aussi de changer de place : celles et ceux qui ont raconté leur histoire doivent passr à un moment en position d’animateur·ice pour poser des questions aux autres, et ainsi faire l’expérience d’écouter à leur tour.
3. Initier à l’écoute et à la prise de son
Avant même d’enregistrer, il faut apprendre à écouter. Vous pouvez mettre les participant·es dans plusieurs situations d’écoute : sur enceintes, au casque, en marchant, assis·es… N’allez pas trop vite et prenez vraiment ce temps au début du projet.
Des exercices simples peuvent être proposés :
- Fermer les yeux et identifier les sons environnants
- Décrire un lieu uniquement par le son
- Écouter une création sonore, un morceau de musique, une piste de field recording…
- Faire un test au plateau avec les casques pour entendre sa voix
Ensuite, vient la prise en main du matériel :
- Micros
- Casques audio
- Techniques de base (distance au micro, gestion du bruit, niveaux sonores)
Les exercices de micro-trottoirs sont des bons exercices pour apprendre à écouter la parole de l’autre. Mais pour les ambiances, vous pouvez faire un exercice d’inventaire sonore dans un lieu, ou un parc, en demandant aux jeunes de rapporter des bruitages de près, et des ambiances de loin, bref, tout ce qui les inspire !
4. Partir en “chasse aux sons”
La collecte sonore est une étape centrale dans un projet de création, et vous aurez besoin d’une palette riche pour composer la création.
Elle peut prendre plusieurs formes :
- Enregistrements d’ambiances (rue, parc, transports…)
- Interviews et témoignages
- Micro-trottoirs
Pierre-Louis Colin a notamment encadré des sessions de micro-trottoir, permettant aux jeunes d’aller à la rencontre des habitant·es, micro en main. Arthur Faraldi a emmené des jeunes en leur demandant de lui faire une visite guidée de la ville. Violette Voldoire a animé des sessions au plateau pour la dimension témoignages et récit.
Essayez au maximum d’arriver à l’atelier suivant avec des sons montés de l’atelier précédent, pour donner à entendre aux participant·es ce qui a été fait, et leur montrer que le projet avance concrètement. La mobilisation est un marathon, et doit se construire tout au long du projet.
5. Structurer un récit sonore
Une fois les sons collectés, il faut construire une narration. Cela implique de trouver un fil conducteur, qui peut apparaître à n’importe quel moment, mais ne peut se décréter en amont. Le récit peut être bâti autour d’une déambulation, d’une thématique, d’un élément poétique…
Dans le cas de Pantin, le projet s’est construit comme une “carte sonore”, où chaque élément vient déplier la perception globale du lieu. La création de la musique originale par Arthur Faraldi vient porter les voix, et lui donnent une cohérence qui lui permet de se passer complètement de voix-off. Un choix dont nous avons beaucoup discuté mais qui a fini par s’imposer.
Le matériel nécessaire pour un atelier de création sonore
Bonne nouvelle : il n’est pas nécessaire d’avoir un studio professionnel à plusieurs milliers d’euros !
Voici un kit de base :
- Enregistreurs portables (Tascam DR05x, Zoom H4n…)
- Une mini console (RodeCaster pro II)
- Micros externes (optionnel mais recommandé)
- Casques audio (ceux de chez Superlux nous ont bien sauvé la mise)
- Ordinateur avec logiciel de montage (Reaper, Audition, Pro Tools… mais évitez Audacity)
- Cartes mémoire et câbles
À lire aussi : nos conseils pour choisir le bon matériel d’enregistrement
Avec du temps, des micros et un peu de technique, il est possible de produire des contenus de grande qualité. Mais pour ces projets, à moins d’avoir un budget conséquent et beaucoup d’heures, vous devez prendre en compte que vous ne ferez pas d’atelier montage avec les jeunes et que vous ferez toute la post-production. Équipez-vous en conséquence, ou cherchez des appuis auprès d’associations comme La Porte à Côté, ou de radios associatives.
L’expérience menée à Pantin montre qu’un atelier de création sonore peut devenir bien plus qu’un projet artistique. Pantin village, c’est le fruit de cette rencontre. Une carte sonore qui se déplie, faite de voix, de bruits, de silences et d’émotions.
Et surtout, une invitation à tendre l’oreille.


Comments are closed